Lounès Matoub parlait aussi français

Publié le par Messhugah



       Linguistique et politique sont deux domaines intimement liés. De nombreux états se sont formés, au cours de l'histoire, autour d'une même langue officielle (comme pour la France, par exemple), bien que cela demande un certain temps. Mais ce type de pays n'est évidemment pas un modèle universel absolu et il existe aussi beaucoup d'états multilingues (la Suisse, le Canada, l'Ile Maurice...).

      Dans certains pays multilingues, la langue peut être utilisée comme un moyen de résistance à une globalisation étatique (comme on peut le voir au Québec, par exemple).


       En Kabylie, la population est majoritairement trilingue. Cette région d'Algérie est originellement bebérophone, mais l'arabe y a été imposé (de force diront certains), et le français aussi par le biais de la colonisation.


      Lounès Matoub, célèbre chanteur kabyle et défenseur de la culture berbère face à l'oppression du gouvernement, assassiné en 1998 à Tizi-Ouzou, parlait, lui aussi, le français...

 

J'ai rencontré pour mes études un kabyle, natif berbérophone, que nous appelleront M. par respect de l'anonymat. Voici son témoignage sur la situation politico-linguistique de sa région.

 

 


La Kabylie ...

 

 


Carte de la Kabylie

 


 


Drapeau berbère

 

Au centre est représentée la lettre "aza" ( [ z ] ) issu de l'alphabet berbère.

Le bleu symbolise la Mer Méditerranée et l'Océan Atlantique.

Le vert symbolise la nature verdoyante.

Le jaune symbolise le sable du désert.

 


 

Le berbère est la langue majoritaire de la Kabylie où elle est parlée par environ sept millions de locuteurs.

 

En France, on évalue la communauté berbèrophone à deux millions de personnes.

 

 

L'apprentissage des langues en Kabylie

 

 

      Natif berbèrophone, M. était étudiant en France à l'époque où je l'ai interviewé.

 

     A l'age de 6 ans, lorsque M. est entré à l'école primaire, il a dû apprendre l'arabe classique puisque l'enseignement y est dispensé uniquement en arabe (langue officielle de l'Algérie).

 « Je maîtrisais un peu l'arabe parce qu'on l'entend dans la rue ou au marché. C'est de l'arabe algérien, utilisé de façon plus quotidienne. Mais ce n'est pas ma langue maternelle (le berbère) que j'ai appris à écrire à l'école... »


     Vers 9 ans, M. a reçu ses premiers cours de français à l'école.

 « A neuf ans, on ne se rend pas vraiment compte que le français est une langue complexe et on apprend très vite les bases sans se poser trop de questions. Un chat s'écrit c-h-a-t, c'est comme ça,c'est tout. »

       Les supports employés par les enseignants sont principalement des poèmes ou des contines françaises (par exemple, "A la claire fontaine"). Le professeur traduit mot à mot chaque ligne du texte ( "tel mot veut dire ça, tel mot signifie cela", etc.) Le poème ou la contine ainsi traduite doit être apprise par coeur en français par les élèves.

« Je me souviens d'une fois où personne dans la classe n'avait appris le poème comme l'avait demandé le professeur. [...] Pendant la semaine de vacances qui a suivi, on a tous dû le copier mille fois ! C'était "Une petite poule rousse", et on a fini par le connaître celui-là ! »

       Une fois le texte connu, le professeur donne des explications grammaticales sur des points précis contenus dans ce texte. Ces explications sont immédiatement suivies d'exercices pratiques qui reprennent les structures connues en introduisant un ou deux nouveaux points de grammaire. Ces méthodes dites « behavioristes » (liées au chercheur Behavior) sont aujourd'hui assez critiquées car relativement limitées. Néanmoins, M. y a puisé des bases essentielles à une bonne maîtrise du français.

« Apprendre des poèmes par coeur est un bon moyen mnémotechnique pour certains points. C'est un peu comme avec la chanson qui fait "longtemps, longtemps, après que les poètes ONT disparu..." On m'a dit que ça servait aux français à ne pas faire la faute "après que + subjonctif". »

        Ces méthodes éducatives demeurent efficaces dans les écoles kabyle car le contexte extérieur à l'école permet aux élèves de compléter par eux-mêmes l'acquisition du français.

        L'apprentissage du français en Kabylie prend en effet assez vite chez les apprenants une dimension socio-identitaire non négligeable pour cette acquisition. Or, pour résumer Krashen, « l'exposition à la langue cible est insuffisante pour qu'il y ait acquisition de cette langue. Il importe que l'apprenant puisse y donner un SENS et soit MOTIVE à le faire. »

... Et les étudiants kabyles semblent très très motivés à bien maîtriser le français.


 

La francophonie en Kabylie

 


          Jusqu'en 2001, le berbère n'était pas encore une langue reconnue en Algérie. Il a même été interdit au profit de l'arabe sous le gouvernement du Fis. Les kabyles se sont alors tournés vers le français (langue présente depuis la colonisation) afin, notamment, de pouvoir s'informer via d'autres médias que ceux transcrivant la parole officielle du gouvernement.
« Mon père a toujours lu des journaux français et tous les gens que je connais là-bas regardent la télévision française. [...] »

 


         Les indications dans les administrations kabyles sont le plus souvent en français, comme dans les banques, les postes ou même parfois dans les mairies par exemple. Il n'y a que dans les tribunaux que l'on ne trouve uniquement de l'arabe.
« On trouve du français jusque sur les plaques qui indiquent les rues ou sur les panneaux routiers. »

 


         C'est ainsi que même pour les plus jeunes qui n'ont pas encore appris le français, cette langue leur est tout de même familière (avec un quota de sympathie non négligeable).

« Petit, avant même d'aller à l'école, je regardais les dessins animés diffusés sur les chaines de télévision françaises. Même si je ne comprenais pas ce qui était dit, j'ai entendu du français très jeune, un peu comme une mélodie. »


        De plus, un grand répertoire de vocabulaire français a été "berbérisé" par la population kabyle et est toujours fréquemment utilisé. Par exemple, le terme "camionnette" se dit [tskamjɔn] (le morphème [t] étant la marque du féminin et un diminutif), soit littéralement "une petite camion* "

« Jusqu'à ce que j'aille à l'école, je pensais que ces mots étaient kabyles. Par exemple, ma mère disait souvent [ Ʒami] et j'ai compris que ça venait de "jamais" en apprenant le français à l'école. Avant, c'était pour moi du berbère. En fait, c'est comme si des notions de français faisaient partie intégrante de ma langue maternelle sans que je ne le sache avant de l'apprendre à l'école.»


L'influence du français intervient donc bien avant l'école, ce qui en facilite en partie l'acquisition.


 

 

Quand la langue devient un outil de résistance ...

 


        Plus tard, ce sont d'autres motivations qui stimulent l'apprentissage du français : l'arabe est présent du primaire au secondaire, mais un grand nombre de filières universitaires voient leurs enseignements dispensés en français en Kabylie, principalement par réaction à la politique officielle algérienne.

 « Plusieurs communiqués ont stipulé que l'arabe était la langue de l'islam et que les kabyles berbèrophones étaient des "mécréants". En réalité, une grande majorité des kabyles voudraient que soit instauré un système laïque, et le modèle le plus familier que nous connaissons est celui de la France. »


« Les différentes communautés religieuses s'entendaient bien dans mes souvenirs... Je me souviens que quand mon père avait un papier administratif compliqué à remplir, il allait demander conseil auprès des moines chrétiens qui habitaient près de chez nous. Cela ne choquait personne. »

 

          Avant même les études universitaires, au lycée principalement, les cours de français impliquent la lecture de romans de kabyles francophones (comme, par exemple, ceux de Mohamed Dib).

« On nous a aussi fait lire L'étranger d'Albert Camus, et je ne pense pas que c'était innocent. »


         Enfin, on compte environ deux millions d'expatriés kabyles en France. Ces kabyles sont un lien entre la France et leur région. Sans dépeindre une société française idéalisée, ils apportent un soutient aux idées laïques répendue en Kabylie et entretiennent la francophonie des berbères.

 

« Quand je téléphone à mes parents, ils me parlent en français et en berbère, mais jamais en arabe. »


          A force de résistance à une arabisation totale non souhaitée par la population, la constitution a été légèrement modifiée en 2001.

« Depuis 2001, la constitution algérienne dit : "article 3 : l'arabe est la langue officielle de l'Algérie", et quelque chose comme "article 3 bis" ou "note : le kabyle est toléré". »


         La Kabylie est donc une région au trilinguisme politique et la motivation à apprendre le français n'en est que d'autant plus forte.


« Si on fait un constat général, l'arabe est peut-être la langue officille, mais en Kabylie, le français a autant voire plus de poids, un peu comme si c'était une langue co-officielle. »

 


 

 

 

 

 



Publié dans Culture

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