La Rose de Jaïpur

Publié le par Messhugah

Portrait :
Gulabi Sapera



Bienvenue au Rajasthan, pays des Maharajahs... C’est dans le nord de cette région de l’Inde, entre Pushkar et Jaïpur, que vit Gulabi Sapera. Elle appartient à la caste des Kalbeliyas Sapera (nomades plus connus sous l’appellation de charmeurs de serpents ” ). Si Gulabi avait suivit les préceptes de sa caste, elle aurait passé sa vie à soccuper des enfants, à faire la cuisine et à confectionner des bracelets pour touristes. Mais voilà, Gulabi est possédée par la danse, et cest grâce à cette passion quelle va aider toute sa communauté qui naurait normalement jamais pu posséder tout ce quelle lui a offert. Voici le portrait émouvant de cette femme hors du commun. 


      



      Une maison confortable, des enfants scolarisés, au pays des castes et de l’injustice de droit divin, Gulabi a réussi l’impensable.
        
         Les temps changent. Aujourd’hui, Gulabi évolue dans des jardins somptueux en tant que fameuse danseuse invitée, mais n’oublie pas pour autant ses courses d’enfants, ses nuits à même le sol dans les terrains vagues bordant la demeure royale, quand les siens venaient y établir leur campement.

Direction Pushkar, à 150 kilomètres au nord de Jaïpur...
Cinq heures de route et de frayeurs automobiles... Le temps d’un retour au source pour Gulabi Sapera, le temps de retracer une vie, une carrière, un destin hors du commun. Puchkar, ville berceau, ville sainte érigée aux portes du désert, là où Gulabi est née...



Les jeunes années de Gulabi ( la rose ) : 


           Lorsque Gulabi vient au monde, sa mère, ayant déjà élevé trois garçons et trois filles, se décourage en découvrant le sexe de son enfant : en Inde, une fille doit être nourrie jusqu’à son onéreux mariage...

Gulabi :
Je suis née la veille de Diwali , la fête traditionnelle des lumières...
Il y avait beaucoup d’animaux chez nous. Des vaches, des ânes, des moutons et des brebis. Cette nuit là, ma mère était très ennuyée car à partir d’une heure du matin, tous les animaux ont mis bas. Ils portaient tous des jumeaux. Après une nuit pareille, ma mère était épuisée, et à 7h du matin, à l’heure de la prière, ma mère a accouché à son tour. 

Lorsque je suis née, tout le monde a dit que j’étais la cause de toutes ces naissances et que j’avais apporté beaucoup de prospérité à la famille. On a donc décidé de me baptiser Damandi.
"Damandi" , ça signifie “prospérité. 

Quand je suis née, ma mère était très embêtée parce que j’étais la quatrième fille de la famille. Elle s’inquiétait pour mon avenir, elle ne savait pas s’ils pourraient me donner une dot et trouver un mari pour me nourrir. Alors, elle m’a enterré vivante, tout près de la maison [...]
 

 
              
             Cette pratique choquante est pourtant usuelle en Inde, et Gulabi est donc enfouie sous la terre ...
Quelques heures plus tard, sa tante, prise de remords, décide de récupérer le nouveau-né et de l’adopter. En entendant le bébé vagir, la mère de Gulabi accoure et fond en larmes. Les deux femmes s’accordent pour s’occuper ensemble de l’enfant.
 


               C
omme tous les hommes de sa caste, le père de Gulabi passe la majeure partie de son temps sur les marchés à faire danser les serpents dans leur panier d’osier à l’aide de son pungi  (
croisement entre hautbois et cornemuse) pour quelques roupies. Gulabi adore son père et supporte si mal de le voir s’éloigner qu’il est obligé de l’emmener avec lui... Au son du pungi alors, elle ondule et se trémousse tout aussi charmée par la musique que le sap (
नाग ) , le “serpent ”...
 


Gulabi : Je vois souvent des serpents en rêve. Surtout quand je suis malade. Une fois, j’ai été hospitalisée.
Dans mes rêves, des serpents venaient me parler. Ces reptiles étaient âgés. Ils me parlaient avec la voix de mes parents... Je leur répondais. On a parlé, et j’ai guéri. Alors, j’ai pu quitter l’hôpital.


               J
usquà l’âge de trois ans, elle accompagne quotidiennement son père au marché, heureuse... Mais les règles de la société indienne sont strictes : une fille ne peut danser qu’à partir de ses douze ans et uniquement lors de la fête de printemps ( Holi ). Les sages de sa caste, les pañchayat* ( पंचायत ), menacent de banir la famille de Gulabi si celle-ci "continue à se comporter de la sorte en public". Les enfants d'intouchables n'étant pas admis à l'école, Gulabi retourne alors près de sa mère pour préparer des "chapatis" (pains plats) et à confectionner colliers de perles, des broderies incrustées de miroirs bref, tout ce qui se vend aux nombreux touristes de la région.

              Pourtant, dès qu’elle trouve un moment de liberté, Gulabi danse. Elle danse pour elle-même, pour ses petits camarades ou lors de fêtes. Sa danse instinctive et incomparable ravit beaucoup de monde mais fâchent les plus respectueux des traditions qui veulent lui interdire cette activité et qui la battent. Son père prend sa défense et, contre les préjugés, la pousse à développer ses talents... Dès ses cinq ans, Gulabi se joint alors aux danseuses au cour des fêtes de Holi.



La fabuleuse détermination d’une femme :

              Les années passent... Lorsque Gulabi a dix ans, son père, lui, est trop agé pour continuer à vivre de la mendicité. Elle se décide alors à aller de maison en maison où elle exécute sa "danse du serpent" pour quelques roupies. Mais en l’apprenant, les pañchayat bannissent sa famille. Gulabi s’interrompt un temps... Sauf que, poussée par le manque d’argent, elle finit par se remettre à danser... Jusqu’au jour où on menace de la tuer.
                
              Elle cherche d’autres solutions, se lance dans la revente d’objets trouvés dans les poubelles, mais déclenche à nouveau la colère des anciens car cette activité est réservée à une caste inférieure.


               De toutes façons, Gulabi préfère suivre sa passion plutôt que la raison et se remet à danser. Les pañchayat se fâchent. Mais son père, à force de persuasion, parvient à envoyer les anciens observer la danse de la jeune fille... Ils constatent alors que ses mouvements sont dénués de toute obscénité et qu’elle danse le visage voilé. Devant l’incapacité du père à subvenir aux besoins de sa famille, ils finissent par autoriser Gulabi à se produire dans les rues.
Gulabi peut enfin danser librement.


 Gulabi-3.jpg 



 

* Les Gram Pañchayats sont des gouvernements locaux composés d’anciens connaissants les coutumes des lieux qu'ils gèrent, normalement conçus pour fonctionner au niveau des villages en Inde. Le Gram Panchayat est la base du système de Pañchayat. Il peut être établi dans les villages dont la population excède 500 habitants. Il existe aussi des Gram Pañchayat communs à plusieurs villages si la population de ceux-ci pris isolément est inférieure à 500 habitants. On parle alors de Group-Gram Pañchayat.





Gulabi :
  Par rapport aux danses familiales ou aux danses traditionnelles, ma façon de danser est différente. 

Ma manière de m’exprimer, de bouger et mes mouvements sont différents de ceux des danseuses Kalbeliyas ou de toutes les autres danseuses. Moi, je me penche en arrière, je fais tourner mon corps sans m’arrêter. Je suis la seule femme à faire ça. J’ai un style différent.

Ça me vient automatiquement , c’est pas comme les autres. Je ne cherche pas vraiment à imiter le serpent, les mouvements du serpent. Dans le cinéma indien, c’est comme ça... Les danseuses imitent ce mouvement du serpent (bras en l’air, mains jointes au dessus de la tête qui imitent le plongeon d’une tête de serpent évocateur ) Elles imitent le serpent. Moi, c’est autre chose. Je danse comme si mes parents avaient été des serpents, et que je le sentais en moi...






Une célébrité internationale :


             Quelques mois plus tard, lors de la foire de Pushkar, Gulabi danse en compagnie des filles de seon clan. Dans la foule, une femme la remarque, subjuguée par le style unique de Gulabi... C'est Tripti Pandey, une femme appartenant au département du Tourisme (l’équivalent du ministère de la Culture). Elle lui offre de participer le soir même à un festival de musique... et c’est ainsi que Gulabi la nomade se produit pour la première fois sur scène.
             Devant le succès qu'elle remporte, Tripti Pandey décide de la prendre sous sa protection. La jeune fille participe alors à de nombreux concerts, se produit à Delhi, Bombay, Madras ou Calcutta. Elle s’envole même pour Washington où une représentation spéciale est prévue : là-bas, elle danse devant Rajiv Gandhi, le Premier Ministre indien. Celui-ci la félicite et l’encourage vivement à persévérer... Durant son séjour, elle reçoit un courrier des pañchayat qui lui présentent leurs excuses. Ils commencent à comprendre que le succès de la jeune fille rejaillit en bien sur toute leur communauté.

              A son retour, les journalistes se pressent pour l'interroger. Elle est devenue une véritable célébrité. On la surnomme Gulabo (masculin de Gulabi), car on considère qu’elle s’est battue comme un homme pour obtenir cette réussite. Elle tourne à travers le monde.



jivula.jpg             En France, elle fait la connaissance de Thierry Robin (surnommé Titi Robin) avec qui elle enregistre plusieurs disques. Le musicien d’Angers se rend plusieurs fois en Inde et noue des liens très fort avec Gulabi et sa famille :


Titi Robin : La danse de Gulabi est une danse de soliste, alors que traditionnellement la danse de sa caste est une danse collective pour les femmes. Elle bouge librement, et d’un seul coup, il y a tout un vocabulaire corporel qui se dégage. Elle dit que Dieu lui a donné ce don, (elle dit en fait que cela lui vient “de manière automatique) mais je pense qu’elle a beaucoup travaillé à partir des danses traditionnelle, de ces tons là. [...]

Maintenant, toutes les danseuses de sa caste se basent sur ce nouveau vocabulaire pour, elles aussi, présenter quelque chose qui soit une danse de soliste. [...]

Mais il y a toujours la base sur laquelle elle a construit sa danse qui se perpétue, une danse où il n'y a rien pour mettre en avant sa personnalité. C'est un rite qui symbolise la collectivité, qui la met en avant. 



             
             Aujourd’hui, Gulabi Sapera vit à Jaïpur. Elle n’est plus nomade, influence le conseil des pañchayat et a fait scolariser ses 5 enfants. Ses filles, ainsi que d’autres membres de sa famille l’accompagnent sur scène. Régulièrement, et contrairement à l’usage, elle invite des musiciens d’autres castes à se joindre à sa troupe...


             Généreuse et progressiste, il lui arrive encore de verser de l'argent pour romprre une promesse de mariage liant une de ses protégées à un vieil homme. Celle qu'on appelle "La rose de Jaïpur" a contribué, grâce à sa popularité, à faire évoluer les mœurs de son pays.
 



Mais, aujourd’hui encore, ce qui compte le plus dans la vie de Gulabi Sapera, c’est cette énergie irrépressible qui la pousse à danser des heures durant, 
encore et encore, à l’appel de la danse du serpent.



 

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Source pour cet article : Le livre-disque Gulabi Sapera , Danseuse gitane du Rajasthan , de Thierry Robin, et le reportage du Dvd inclus dans le coffret Jiovla  (en vente chez tous les bons discaires... ! )

 

 



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